Gros & Delettrez : le marché confirme la vitalité des Arts décoratifs du XXe siècle

Le marché des Arts décoratifs réserve encore quelques surprises. Parmi elles, la réapparition de meubles que l’on croyait perdus dans l’histoire des grandes demeures privées. À Paris, une commode d’Eugène Printz réalisée pour une villa de Casablanca dans les années 1930 a créé l’événement le 9 juin 2026 lors de la vente Arts décoratifs du XXe siècle de Gros & Delettrez. Autour de cette pièce demeurée inédite sur le marché, collectionneurs et marchands se sont disputé un ensemble de provenances remarquables qui témoigne de la vigueur persistante du goût français.


Crédits photos ©Gros & Delettrez
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« Cette vacation illustre notre expertise de longue date dans cette spécialité des Arts décoratifs du XXe siècle. Je me réjouis du résultat historique de la commode Printz. un résultat d’envergure internationale qui démontre la capacité de Gros & Delettrez à enregistrer des records de premier plan sur le marché mondial. L’ensemble de la vacation -la collection Deroubaix, les Royère, les chaises de Casablanca- confirme la vitalité de ce marché et la direction que nous donnons à notre département Arts décoratifs et Design. »

Charles-Édouard Delettrez, Président

Une histoire de maisons avant d’être une histoire d’enchères

Les ventes les plus marquantes ne sont pas toujours celles qui alignent les records. Certaines captivent parce qu’elles permettent de remonter le fil d’un intérieur disparu, de retrouver la cohérence d’un décor conçu comme un tout et d’entrevoir, le temps d’une vacation, un art de vivre effacé par les décennies.

La vente consacrée aux arts décoratifs du XXe siècle organisée par Gros & Delettrez relevait de cette catégorie. Derrière les 3,1 millions d’euros totalisés et les trois records mondiaux enregistrés, un récit plus discret s’écrivait : celui d’œuvres demeurées dans les mêmes familles, d’ensembles rarement dispersés et de collections dont les origines racontent autant que les objets eux-mêmes. Au cœur de cette histoire, Casablanca.

Lot 100 · Eugène Printz (1889–1948) – Grande commode moderniste en placage de bois de palmier, pièce unique – H. 90 / L. 200 / P. 42,5 cm, estampillée EP. Record français pour l’ébéniste. Estimation : 200 000 – 300 000 € – Résultat : 1 105 000 € – Crédits photos ©Gros & Delettrez

Le retour d’un décor oublié. Vers 1930, Eugène Printz imagine une partie du mobilier destiné à une villa marocaine appartenant à un commanditaire aujourd’hui identifié dans les archives sous le nom de « M. X ». Comme souvent chez les grands décorateurs de l’époque, le meuble n’est pas pensé comme une pièce isolée mais comme l’un des éléments d’un ensemble cohérent où architecture, volumes et matières dialoguent. Près d’un siècle plus tard, l’une des pièces majeures de cet aménagement refait surface.

La grande commode présentée à Paris possède cette présence particulière des meubles qui échappent aux modes. Le regard se laisse d’abord attirer par les nuances du placage de palmier, puis par la douceur des lignes qui animent la façade. Rien de démonstratif. Tout repose sur l’équilibre.

Le détail le plus remarquable demeure sans doute son piètement métallique en arc. Presque aérien, il allège visuellement la masse du meuble et traduit cette recherche permanente de mouvement qui caractérise le travail de Printz. Une façon de bousculer les codes de l’ébénisterie traditionnelle sans jamais rompre avec l’exigence artisanale qui faisait sa réputation dans les ateliers du Faubourg Saint-Antoine.

Lorsque le marteau tombe à 850 000 euros, soit 1,105 million d’euros frais compris, un record français est établi pour l’ébéniste. Mais au-delà du résultat, c’est surtout le retour sur le marché d’une pièce demeurée invisible pendant des décennies qui retient l’attention.

Les échos de la villa de Casablanca

La commode n’était pas venue seule. Deux paires de chaises-fauteuils en palmier provenant du même ensemble (lots 101 et 102) ont également suscité un vif intérêt. Leur adjudication, largement supérieure aux estimations hautes, confirme l’attrait croissant des collectionneurs pour les ensembles conservés dans leur cohérence d’origine. La première paire adjugée 45 500 € et la seconde 50 700 €, totalisent 96 200 €.

Dans un marché où de nombreux décors ont été dispersés au fil du temps, retrouver plusieurs éléments issus d’une même commande constitue une forme de rareté en soi. Cette quête de contexte et de provenance accompagne désormais les grands achats. L’œuvre séduit toujours par sa qualité d’exécution, mais son histoire pèse de plus en plus lourd dans la décision des collectionneurs.

Lot 102 · Eugène Printz – 2e paire de chaises-fauteuils modernistes en palmier. Vers 1930- même ensemble que la commode, villa de M. X., Casablanca. Estimation : 10 000 – 15 000 € – Résultat : 50 700 €

Le regard se déplace vers les années 1950

Autre enseignement de la vente : l’intérêt grandissant pour la céramique française de l’après-guerre. Longtemps restées dans l’ombre des grands noms du mobilier Art déco, certaines figures des années 1950 à 1970 attirent aujourd’hui une nouvelle génération d’amateurs. Un public sensible aux frontières plus libres entre sculpture, artisanat et arts décoratifs.

La spectaculaire envolée de l’Oiseau filet rayé (1952) de Guidette Carbonell (1910–2008) – céramiste française de la génération des Jouve et Capron, en offre une illustration éloquente. Présentée au Salon des Arts ménagers de 1952, cette sculpture lumineuse en céramique émaillée polychrome -H. 45 / L. 38 cm, signée du monogramme GC sous couverte- a plus que triplé son estimation haute. Estimée entre 25 000 – 35 000 € elle a atteint 110 500 euros et établi un record mondial pour l’artiste.

Quelques lots plus loin, Roger Capron (1922–2006), figure emblématique de la céramique de Vallauris, a confirmé cette dynamique avec sa Table basse « TM 2, Sou-Chong » en carreaux de grès émaillé polychrome, piétement en bois, dont l’adjudication a dépassé six fois son estimation haute. Estimée entre 5 000 – 8 000 € – elle a été adjugée à 53 300 €.

Ces résultats témoignent moins d’un effet de mode que d’une relecture plus large des arts décoratifs du XXe siècle. Les collectionneurs regardent désormais au-delà des signatures consacrées et redécouvrent des créateurs dont les œuvres dialoguent naturellement avec les intérieurs contemporains.

Lot 204 · Roger Capron – Table basse « TM 2, Sou-Chong » en carreaux de grès émaillé polychrome, piétement en bois. Vers 1974 – Crédits photos ©Gros & Delettrez
Lot 261 · François-Xavier Lalanne (1927–2008) – « Oiseau bleu », sculpture en bronze. Modèle créé en 1979 – épreuve d’artiste EA 1/6, éd. Artcurial – H. 20 cm. Estimation : 15 000 – 25 000 € – Résultat : 58 500 € – Crédits photos ©Gros & Delettrez

Jean Royère, l’intouchable

Certains noms, cependant, continuent d’exercer une fascination intacte. Jean Royère (1902-1981) appartient à cette catégorie très restreinte de créateurs dont chaque apparition sur le marché provoque l’attention immédiate des collectionneurs internationaux. Formé dans les ateliers d’ébénisterie du faubourg Saint-Antoine, il développe un langage libre et poétique, fait de courbes souples, de volumes organiques et d’une liberté rarement égalée conserve une étonnante modernité. Son œuvre, portée par une clientèle internationale composée de collectionneurs, de diplomates et de familles royales -du Shah d’Iran au roi Hussein de Jordanie-, demeure aujourd’hui l’une des plus recherchées par les collectionneurs.

Les trois lots présentés lors de la vente ont totalisé 409 500 €. La pièce la plus observée était un ensemble Œuf dans sa version haute – commandé directement à Jean Royère et conservé depuis dans la même collection par descendance. La version haute avec tabouret et tissu Paule Marrot d’origine est la plus rare : toutes les références bibliographiques connues ne documentent que la version basse, présentée au Salon des Arts Ménagers en 1951.

Lot 152 · Jean Royère – Rare ensemble « Œuf » version haute, paire de fauteuils et tabouret. Modèle créé en 1951 -tissu d’origine Paule Marrot, plaque métallique Jean Royère. Commandé directement à l’artiste, resté dans la même collection par descendance. Estimation : 150 000 – 250 000 € – Résultat : 312 000 € – Crédits photos ©Gros & Delettrez
Lot 153 · Jean Royère – Paire de fauteuils modèle « Orange ». Modèle créé en 1939 – velours bleu, piétement cubique en chêne. Estimation : 30 000 – 50 000 € – Résultat : 67 600 € – Crédits photos ©Gros & Delettrez

Les gardiens de mémoire

Parmi les surprises de la vacation figurait également la dispersion d’œuvres provenant de la collection de Jules Deroubaix. Le nom demeure peu connu du grand public. Pourtant, son parcours traverse plusieurs chapitres majeurs des Arts décoratifs français. Formé auprès de Ruhlmann, proche de François Pompon, d’Alfred Porteneuve et d’Alfred Janniot, il participa notamment à certains des grands projets de son époque -comme la décoration du paquebot Île-de-France.

Les enchères enregistrées pour les lots issus de sa collection ont largement dépassé les attentes. Un résultat qui rappelle une évidence souvent vérifiée sur le marché de l’art : derrière les signatures célèbres se cachent parfois des personnalités discrètes dont les collections racontent une époque avec une précision incomparable. Au terme de cette vente parisienne, les records mondiaux retiendront sans doute l’attention.

Lot 79 · Alfred Porteneuve (1896-1949) – Importante applique à réflecteur en albâtre sur platine en bronze doré. Modèle créé vers 1935 – H. 31,5 / L. 59 cm. Neveu de J.-É. Ruhlmann. Collection Jules Deroubaix. Estimation : 5 000 – 8 000 € – Résultat : 44 200 € – Crédits photos ©Gros & Delettrez

Lot 75 · François Pompon (1855-1933) – Ours blanc marchant, épreuve en plâtre blanc.
Modèle créé en 1927 – H. 25 / L. 41,5 cm.
Collection Jules Deroubaix.
Estimation : 10 000 – 15 000 € – Résultat : 55 900 €. Crédits photos ©Gros & Delettrez

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www.gros-delettrez.com

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